Bannir les communicant-es externes à l’Etat de Vaud: mauvaise réponse à des préoccupations légitimes.
Notre réaction à l'article «Les élus vaudois veulent bannir formellement les communicants externes» paru dans 24 Heures.
La Société romande de relations publiques réagit à l’intention exprimée au Grand conseil vaudois, qui vise à limiter ou interdire entièrement les mandats de communication externes. Pour notre association professionnelle, cette défiance généralisée montre la méconnaissance des règles déontologiques et des spécificités de notre profession.
Mardi soir, 24 Heures a publié un article sous le titre: Les élus vaudois veulent bannir formellement les communicants externes. On peut y lire que nombre de parlementaires souhaitent restreindre, voire interdire, les mandats de communication confiés à des prestataires externes à l’Etat de Vaud.
Ces débats font suite à ce que les médias ont appelé «l’affaire Dittli». Petit rappel des faits: la cheffe de l’ancien Département des finances et de l’agriculture avait mandaté deux agences lorsque son département se trouvait temporairement sans délégué-e à la communication. Et l’une de ces agences a fait l’objet de soupçons de conflit d’intérêts car elle travaillait à la fois pour les finances cantonales et pour un gros contributeur vaudois.
Si on comprend bien, les communicant-es qui travaillent en agence ou de façon indépendante ne peuvent pas faire preuve de probité? On ne sait pas si les doutes sur le conflit d’intérêts soulevés dans l’affaire Dittli sont avérés. Dans tous les cas, cela implique un seul acteur du marché. Alors faire peser un soupçon généralisé sur toute la profession paraît extrême.
Pourquoi cibler seulement la communication?
Il est légitime que des députés veuillent éviter des problèmes de confidentialité et de conflits d’intérêts. Mais ces préoccupations ne peuvent pas concerner que notre profession. Les mêmes questions peuvent se poser avec des consultant-es de n’importe quel domaine. Est-ce que les parlementaires prévoient d’interdire de mandater des avocat-es, des spécialistes IT, RH, finances, business et autres? On imagine que non. Alors pourquoi la communication?
L’intention affichée de «bannir» (ce sont les termes de 24 Heures) les communicant-es externes repose en réalité sur un faux cliché: celui d’un métier exercé par des personnes malhonnêtes, manipulatrices et qui tireraient en coulisses les ficelles de la société toute entière.
Plutôt que de débattre sur cette fausse image, mieux vaut s’intéresser à du concret: les règles déontologiques de notre profession.
Que dit la déontologie professionnelle?
Par leur travail, les communicant-es contribuent à la formation de l’opinion publique. Cela implique une grande responsabilité pour notre profession. La prise de conscience n’est pas nouvelle, et a entraîné dès les années 1960 la publication de plusieurs textes sur la déontologie professionnelle des métiers de la communication et des relations publiques.
Le Code de Lisbonne a été adopté en 1978 par la Confédération Européenne des Relations Publiques. Il comprend une vingtaine d’articles énonçant les obligations des consultant-es en relations publiques envers les mandant-es, l’opinion publique, les organes d’information et les confrères et consœurs. En voici un extrait:
Article 6 Sauf accord formel des mandants concernés, il est interdit au professionnel de relations publiques de représenter des intérêts contradictoires ou concurrents.
Article 7 Dans la pratique de sa profession, le professionnel de relations publiques est tenu à la plus stricte discrétion. Il doit respecter scrupuleusement le secret professionnel et s'abstenir en particulier de révéler toute information confidentielle qu'il détiendrait de ses clients ou employeurs, passés, présents ou potentiels, ou d'en faire usage sans en avoir obtenu expressément l'autorisation.
Article 8 Le professionnel de relations publiques qui détiendrait des intérêts qui pourraient entrer en conflit avec ceux de son client ou employeur doit les révéler aussitôt que possible.
Qui est tenu-e de respecter ces règles?
Pour respecter des règles, il faut d’abord les connaître. Et c’est là que le bât blesse, il faut bien le reconnaître. Les métiers de la communication et des relations publiques ne sont pas réglementés. Et dans les faits, on trouve toutes sortes de profils qui exercent notre profession sans formation ou connaissances spécifiques. En particulier, sans avoir connaissance de ces principes déontologiques si fondamentaux pour nos métiers.
Ce n’est pas le cas des membres de la Société romande de relations publiques. Ils et elles sont tenu-es au respect de ces règles déontologiques. En cas de manquement, on peut même les exclure de l’association. Lorsqu’une entreprise ou une institution, privée ou publique, entre en relation avec des professionnel-les de la communication ou des relations publiques, elle devrait donc s’assurer de 2 points:
- Affiliation à l’association professionnelle
- Connaissance des règles de déontologie
Quelle image pour la communication?
L’article de 24 Heures montre aussi une méconnaissance de ce qu’est réellement le métier de communicant-e. «Concrètement, le parlement vaudois souhaite limiter drastiquement les appels à des prestataires privés, voire les exclure totalement. L’idée est qu’à l’avenir, seuls les délégués départementaux à la communication (DDC) ou, à défaut, des collaborateurs du Bureau d’information et de communication (BIC) puissent s’exprimer.»
«S’exprimer». Mais le rôle de notre profession n’est pas juste de jouer les porte-paroles. Il s’agit avant tout de mener des réflexions, de mettre au point les meilleures approches pour répondre à une situation donnée, pour traiter des enjeux. Notre travail est avant tout stratégique.
Mandater des spécialistes externes, c’est accueillir une diversité de points de vue très enrichissante pour ces réflexions stratégiques. C’est aussi, parfois, s’assurer les conseils de personnes dont la liberté de parole n’est pas entravée par les liens hiérarchiques. Ou qui détiennent une expertise particulière dans un domaine très spécifique. Ou encore qui ont à disposition un temps dont les équipes internes sont provisoirement dépourvues.
On le voit: s’interdire par principe de faire appel à une expertise externe, c’est se couper d’apports qui peuvent se révéler indispensables et sains.
Pourrait-on réglementer la profession?
Un point positif à cette affaire, c’est l’importance accordée à notre domaine. Au-delà de préoccupations légitimes sur les questions de confidentialité et de conflits d’intérêts, les député-es reconnaissent implicitement que la communication est un instrument puissant. Que notre travail peut influencer le débat public. En d’autres termes, que le champ d’action de notre profession est loin d’être anodin.
Notre société fourmille de métiers dont les implications importantes justifient une surveillance et un accès restreint: les médecins, les avocats, les architectes, etc. Si l’affaire Dittli pouvait conduire à regarder d’un peu plus près qui a le droit d’exercer le métier de communicant-e et comment, ce ne serait pas une mauvaise chose.
Au nom du comité de la SRRP,
Romain Pittet, coprésident